Voyage en Arbonie - Jephan de Villiers par Eric La Casa

 

[85 minutes]

Depuis prés de 20 ans, Jephan de Villiers, voyageur immobile, sillonne des sentiers intérieurs, en lisière de Bruxelles. Par le bois, la terre, la feuille, la plume, et le papier, “il nous redit l’origine obscure, la pensée sauvage, le chant de la terre, les rêveries fondatrices. Il réinvente une civilisation antérieure au fer, au bronze, à la pierre : l’âge de l’arbre”. (Henri Ronse)

Cette émission se propose d’aller à la rencontre de ce peuple mystérieux, en Arbonie. Elle se compose de deux étapes (la forêt de Soignes, et l’atelier de Jolymont) et d’un envol. Jephan de Villiers nous guide en son territoire, puis ce sont aux “témoins du passage” de nous révéler l’existence de cette autre terre, de cette autre réalité.

voyage


Avec
Jephan de Villiers,
dans la forêt de Soignes
et dans sa maison / atelier, Watermael-Boitsfort, Bruxelles

et Prosper, Michèle Swennen, Jean-Dominique Burton, Simon du Chastel, Claude Roffat


Voix : René Farabet, et Eric La Casa

Citations :
Emmanuel Driant, Jacques Brosse, Antoine de Saint-Exupery, Rainer Maria Rilke, Henri Ronse, et Jephan de Villiers (notes).

 

Musiques :
Catherine Brisset (Cristal Baschet), et Eric La Casa "Fragments de mémoires part 1 & 2"
(avec la participation du Studio La Grande Fabrique, à Dieppe)

 

Groupe de Réalisation : Gilles Pezrat (mixage numérique) et Viviane Van Den Broek

Production : France Culture - l'Atelier de Création Radiophonique

Première Diffusion : Dimanche 5 Janvier 1997, de 21h à 22h25
Première Rediffusion : Mardi 25 Mars 1997, de 3h35 à 5h
Deuxième Rediffusion : Mardi 17 Juin 1997, de 2h47 à 4h12

 

version compact-disc (Collection Mémoires) : distribution

 

TEXTES LUS

J'ai échangé l'écorce de mon corps avec la peau des arbres et je me sens de plus en plus redevenir forêt

 

Mémoire verticale
Verticille
Je dévale
Sur des racines courbes
Au milieu des bois-corps
Un ange apprivoisé
Sur le front
Les mains en avant
Arbres sous les arbres
Ailes sous les ailes
Corps sous les corps
Je glisse
Sous des fragments de nuit
Racines ovoïdes
Couvertes de mots tremblés
Papiers humides
Décollés
Du fond de ma tête
Jour après jour
Bouches suspendues
Silences d'odeurs
C'est l'envers
Des parfums
Pour la première fois
Coulures de couleurs
Pour la dernières fois
Un cortège sans âge
Emporte ma mémoire
Les témoins du passage
Masques-miroirs
Au creux des mains
Moment miraculé
Acrobate sur le ciel
Je n'ai que mon cordon
Au dessus du chaos
Et je redeviens feuille
Pendant la traversée

J'ai vu la forêt s'envoler

Jephan de Villiers

 

 

Le peuple mystérieux que Jephan de Villiers a créé nous amène sur le fleuve du temps très en amont, très en aval de nous-mêmes. Il nous redit l'origine obscure, la pensée sauvage, le chant de la terre, les rêveries fondatrices; il réinvente une civilisation antérieure au fer, au bronze, à la pierre: l'âge de l'arbre. Henri Ronse

 

C'était comme si, de l'intérieur de l'arbre, des vibrations presque imperceptibles avaient passé en lui. . . Rainer Maria Rilke

 

Le travail de Jephan de Villiers se bâtit à partir de quelque chose que la forêt laisserait par inadvertance. Habile captation de ce que l'on croyait dérobé pour toujours, et que le regard et la main relèvent, déploient, redéposent et contemplent.

La marche en forêt est le départ en même temps que l'aboutissement de la quête, qui se relance et se reboucle à chaque exploration nouvelle. Du point de vue de l'autre terre, le marcheur ne bouge pas, il est au centre et dans l'être du monde. A chaque pas le chemin se déroule, le marcheur est déjà dans son rouvre. La pensée tournoie, attentive à ce qui pourrait se produire à l'insu des pieds. Il n'a pas de rendez-vous sur les drèves des bûcherons. L'rouvre n'est jamais vraie, elle est toujours juste. Comme elle s'alimente aux bribes des arbres, aux érosions des souches, à l'écume de la dispersion, on pourrait croire qu'elle naît du hasard. En effet, tout est toujours possible, mais jamais n'importe où, n'importe comment, n'importe quand. A cet instant chaque geste de la terre est unique. Tel pli fortuit dans le sol est la promesse d'une piste. Puis le regard et la main se risquent, ou prélèvent d'instinct ce qui va confirmer l'œuvre, la porter en avant d'elle-même, la faire devenir. Les sentiers sont intérieurs. .

La déambulation dans fa forêt achemine vers sa maison beaucoup de matériaux virtuels, qui rendent l'œuvre flottante. L'Arbonie ne se fabrique pas, elle ne se construit pas sur des reliques: elle se forme dans le vif de météorologies secrètes, selon les aléas de la marche. Elle se bâtit dans les odeurs des trempages et dans les chimies des éléments. Et l'atelier est le grand refuge de ces matériaux chargés de temps, remportés des heures heureuses, qui attendent leur chant, regroupés dans des casiers provisoires ou mis en évidence sur une marche d'escalier. Le musée de la forêt reste toujours mouvant, et l'ethnographie des feuilles est incommensurable. Dans cette profusion jamais répertoriée, l'Arbonie trouve sa croissance propre et l'équilibre de ses mutations.

Emmanuel Driant

 

 

Lustrée, duveteuse, veloutée, lové de vert et de rose, la feuille qui vient de naître, si mince si fragile en apparence, est solide cependant, parce que gorgée d'avenir. A peine aura-t-elle acquis toute sa taille que commencera sont déclin. Le vert tendre bleuira, la poussière obturera ses pores, chenilles et insectes la déchiquetteront. Il est vrai que pour la feuilles qui restent, l'agonie sera une apothéose. La feuille en elle-même ne compte guère pour l'arbre, elle n'est que la fonction qu'elle remplit; sa mission achevée, elle n'a plus qu'à disparaître. L'arbre s'aperçoit-il de sa chute ?
De quel arbre sommes-nous la feuille ?

Au ras des choses, toutes deviennent dignes de vénération, mieux: d'amour.


Jacques Brosse

 

 



sculpteur, écrivain... Né le 4 avril 1940 au Chesnay, en Yvelines. Vit et travaille à Jolymont (Bruxelles)
et au moulin de Corloux (Charentes)